A propos / About

 

Pourquoi “l’homme mûr?”
J’aime les rides des hommes qui ont bien pris leur âge, les rides qui tracent leur vie.
C’est pour cela que je dessine toujours des hommes mûrs.
Cuisinier, artisan, poivrot habitué d’un bar, admirateur des femmes…
Qu’il porte la barbe ou non, qu’il soit beau ou non, mince ou gros, cela ne m’importe point.
Ils me charment par la profondeur des émotions que l’on peut lire au fond de leurs rides ; tristesse, joie, souffrance, colère.
En les dessinant, je suis face à ces personnages imaginés, qui sont là pour savourer le plus possible leur vie, qui vont leur propre chemin ; et j’y vois parfois, comme si je me voyais dans le miroir, le côté masculin qui se cache en moi…une étrange sensation.
Ainsi, un tableau se fait et je lui donne, en guise du titre, une phrase mystérieuse.
Les deux font un et ces hommes, enfin, commencent à raconter leur histoire.

Megumi TERAO

 

年を重ねた男の人の、人生がしっかり詰まった味のある皺(しわ)が好きだから、いつも、いつもオヤジを描く。

料理人だったり、職人だったり、酒場に入り浸る酔っぱらいだったり、女をこよなく愛す人だったり。

髪;がなかろうが、醜男だろうが、スタイルが悪かろうが、そんなものは関係ない。

その皺(しわ)の奥の方に、哀しみや喜び、苦しみや怒りなど、秘めたる想いを隠し持つオヤジは、私にとって、魅力的だ。

人生を根こそぎ謳歌するべく、我が道をすすむ空想の人々と向き合う作業は、自分の中の男の部分が見え隠れし、ちょっと不思議な気分になる。

出来上がった一枚の絵と、含みをもたせた一行のタイトル。

それが一体となって、はじめて、私のオヤジたちは饒舌になる。 

テラオメグミ


Mégumi Térao, la tendresse humaniste.

Ma première rencontre avec Mégumi Térao eut lieu en juin 2012, à Souppes-sur-Loing dans le sud de la Seine & Marne, à l'occasion de la biennaie Estamp'Art 77,

Rencontres internationales d'Estampes contemporaines en Val de Loing. Le salon organisé par Art puissance 7 Events était consacré à l'art japonais d'hier à aujourd'hui.
S'y côtoyaient des œuvres anciennes, de factures ukiyo-e et shin hanga, un hommage à Kiyoshi Hasegawa, et celles de vingt-huit artistes contemporains, dont la célèbre Yayoi Kusama. Mégumi Terao faisait partie des graveurs invités, avec une présence remarquée par son rayonnement en tenue traditionnelle.
Mégumi est une personnalité originale avec des créations qui se démarquent de celles des artistes actuels… L'homme est son leitmotiv. Marquée d'humaniste, son œuvre, déjà notable, s'inscrit certes dans la tradition de l'ukiyo-e, de cette "image du monde flottant" qui marqua l'art japonais des XVIIe et XIXe siècles, durant le sakoku, et qui exprime des instantanés de vie (ou de paysages marqués par les saisons) volés au temps qui passe. Mais là où elle se situe à contre-courant de ces représentations traditionnelles, c'est qu'elle se refuse à montrer des personnages par une expression reflétant généralement soit une beauté formelle et stéréotypée pour les femmes, les binga, soit souvent outrancières pour les hommes, dans l'illustration de situations théâtrales des personnages de kabuki, ou guerrières. Son regard est moins artificiel.
Mégumi aime raconter des histoires, celle de gens qu'elle croise, qu'elle rencontre ou qu'elle imagine, d'hommes qu'elle ne connaît pas et dont elle ignore le passé. Des gens anonymes et sans importance, dont l'existence et le vécu n'intéresseraient personne, mais dont l'histoire indicible est gravée dans les rides des visages. Histoire que l'émotive Mégumi, à son tour, va percevoir ou recevoir, puis transcrire et inscrire dans le cuivre, pour lui donner une éternité.
Là aussi, Mégumi va se singulariser des grands artistes de l'ukiyo-e, adeptes du bois de fil, pour se donner au métal et à la taille-douce. Sa pointe qui griffe le vernis et laissera à l'eau-forte le soin de graver, ne cherche pas à sublimer la forme en de courbes subtiles qui dessinent ou cernent les visages et les drapés ; son tracé tient presque de l'esquisse, irrégulier et brut, à l'image de la représentation sans artifice d'une vision réaliste, mais toujours empreinte de tendresse. Par le trait, elle va suggérer passé et présent d'un vécu possible, nécessairement porteur d'expérience, d'instants de force et de fragilité, de joies et de blessures, traces inévitables qui, sur la peau, marquent le temps qui passe inexorablement. Ses gravures n'expriment pas la beauté, mais elles sont belles et rayonnent d'une véritable clarté intérieure, mise en exergue par la qualité de son geste gravé.
Mégumi a l'étoffe d'une grande artiste picturale.

Pour justifier son art, elle écrivit dans le catalogue d'Estamp'Art 77 2012 :
« J'aime les rides des hommes qui ont bien pris l'âge, les rides qui tracent leur vie. C'est pour cela que je dessine toujours des hommes mûrs.
Cuisinier, artisan, poivrot habitué d'un bar, admirateur de femmes… Qu'il porte la barbe ou non, qu'il soit beau ou non, mince ou gros, cela ne m'importe point.
Ils me charment par la profondeur des émotions qu'on peut lire au fond de leurs rides : tristesse, joie, souffrance, colère.»
Cette fascination pour les hommes mûrs, Mégumi l'assume sans détour, ce qui peut surprendre chez une jeune femme, mais n'avoue-t-elle pas :
« En les dessinant, je suis face à ces personnages imaginés, qui sont là pour savourer le plus possible leur vie, qui vont leur propre chemin ; et j'y vois parfois, comme si je me voyais dans le miroir, le côté masculin qui se cache en moi… une étrange sensation.»
Mais plutôt que de se dévoiler, elle préfère, avec humilité, s'effacer derrière l'autre, le gueux laissé pour compte, parfois grotesque, souvent touchant, mais génial ambassadeur, un peu malgré lui, de son art à elle.
Mégumi concluera sur l'un des ressorts de son œuvre gravé : « Ainsi, un tableau se fait et je lui donne, en guise de titre, une phrase mystérieuse.

Les deux font un et ces hommes, enfin, commencent à raconter leur histoire .»
Avec pour elle-même et dans le regard du public, des clés qui permettront de révéler l'inconnu qui est en elle, l'essence masquée d'un être peut-être hybride, mais moteur de son talent et de la force d'un geste artistique très contemporain.

Gérard Robin
Président de l'association Art Puissance 7 Events
22 Juin 2015


 Les homme mûrs

Ryokan, un maître zen à qui l’on venait de voler les vêtements, songeait, nu en contemplant la lune : “ Pauvre homme, n’aurais-je pu lui offrir cette belle lune…? ”
Le travail de Megumi Terao s’organise autour de personnages : des hommes   mûrs. Le sujet prend alors spontanément naissance au contact de ces hommes mûrs qui ont vécu, souffert, aimé, espéré…
À travers l’intimité de ces hommes envisagés dans une solitude poétique, choisie peut être, l’artiste explore divers aspects du quotidien, ces recoins où la mémoire s’égare, confuse, prête à se répéter.
Ce quotidien… qu’en vérité la réalité distribue sans notre consentement, passant d’un homme à l’autre comme à l’intérieur d’un seul et même individu, façonne l’histoire minimaliste de nos vies, dans cet éclairage à demi éteint.
De nombreux hommes (à moins que ce ne soit toujours le même ?), se partageant tous les rôles d’une seule et même pièce de théâtre, en seraient l’incarnation.       

 

Nabil Naoum

auteur égyptien, publie chez Actes Sud


Megumi Terao est une artiste peintre et graveur dont l’œuvre est notamment caractérisée par la représentation d’un sujet unique : des “hommes mûrs” – ainsi qu’elle se plaît à les appeler. Ces hommes, tout droit sortis de son imaginaire, sont saisis dans un instant de leur quotidien et apparaissent, seuls ou en groupe, comme autant de figures emblématiques d’états psychologiques et d’introspection. Les rides, que l’artiste prend un plaisir évident à souligner, sont le témoignage des tempêtes traversées et sans doute le gage d’une sagesse qui consisterait à vivre uniquement le moment présent, sans se laisser abattre par la misère urbaine ni la laisser transparaître sur son visage, à « dériver telle une calebasse sur la rivière ». Par cette philosophie et par la technique utilisée, privilégiant le tracé et, depuis peu, les aplats de couleurs, le travail de Megumi Terao se rapproche des fameuses estampes japonaises ukiyo-e (« images du monde flottant »), mais la comparaison s’arrête là. Son graphisme volontairement hésitant, évoquant le style de certaines bandes dessinées, est résolument contemporain, tandis que le regard tendre qu’elle pose sur ces hommes aux traits épais, à la gestuelle souvent décalée – parfois même burlesque –, occupés à questionner l’art du bonheur, révèle un univers tout en poésie.
 
Marianne Moisan-Allemand